Geler la dette détenue par la BCE

Analyse réalisée avec Perlimpinpin 1.0 · Tagadaaa
5 octobre 2026
En résumé
Jean-Luc Mélenchon propose de geler la dette française détenue par la Banque de France pour la Banque centrale européenne, environ 488 milliards d'euros, en arrêtant de la rembourser et de payer des intérêts dessus. La mesure se heurte aux règles européennes actuelles et rapporterait beaucoup moins que les 600 milliards annoncés, car une grande partie de cet argent revient déjà à l'État. Une hausse des taux d'emprunt pourrait annuler le gain espéré.
Contexte
La dette publique française atteint 3 595,5 milliards d'euros fin juin 2026. Le taux d'emprunt à 10 ans a grimpé à 4,94 % le 1er octobre 2026, son plus haut niveau depuis 2002. La Banque de France détient 488 milliards d'euros de cette dette, un montant qui diminue chaque semestre.
Analyse de la proposition
L'idée part d'un constat réel : une partie de la dette est détenue par la propre banque centrale de la France. Mais les intérêts que l'État verse à la Banque de France lui reviennent déjà en grande partie. La Banque de France doit aussi continuer à payer les banques qui lui ont prêté l'argent utilisé pour acheter ces titres, à un taux plus élevé que ce qu'elle gagne sur eux. Le gain réel serait donc bien plus faible que les 600 milliards annoncés, et une hausse des taux sur le reste de la dette pourrait l'effacer.
Points forts et limites
Points forts
- Position défendue sans changement par le candidat depuis 2020
- Une partie importante de la dette est bien détenue par la Banque de France
- Un gain réel existe sur le papier, jusqu'à une douzaine de milliards par an
Points faibles
- Se heurte aux traités européens qui interdisent ce financement et protègent l'indépendance de la BCE
- Le gain affiché est largement surestimé selon les comptes de la Banque de France
- Le montant annoncé, près de 600 milliards, dépasse déjà le stock réel de 488 milliards
- Pourrait faire monter les taux d'emprunt sur le reste de la dette française
- Le candidat ne précise ni la méthode juridique ni le montant exact espéré
Faisabilité et mise en œuvre
La mesure suppose de changer les règles européennes actuelles, qui interdisent à une banque centrale de financer directement un État et protègent l'indépendance de la BCE. Cela demanderait l'accord des 27 pays de l'Union européenne, un soutien qui n'est pas identifié aujourd'hui. Le gain budgétaire réel n'est pas chiffré par le candidat, et le stock de dette concerné diminue chaque semestre. Le candidat ne dit pas non plus quelle procédure précise il emprunterait pour y arriver.
Sources principales
- « Précisions sur le programme de détention de la dette publique par la Banque de France », communiqué du 12 septembre 2026 : https://www.banque-france.fr/fr/communiques-de-presse/precisions-sur-le-programme-de-detention-de-la-dette-publique-par-la-banque-de-franceBanque de France · 2026
- arrêt Weiss e.a., C-493/17, 11 décembre 2018 : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:62017CJ0493Cour de justice de l'Union européenne · 2018
- « Annuler la dette détenue par la BCE, est-ce légal ? Utile ? Souhaitable ? », 30 novembre 2020 : https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2020/11/30/annuler-la-dette-detenue-par-la-bce-est-ce-legal-utile-souhaitableDirection générale du Trésor · 2020
Jean-Luc Mélenchon propose de « geler » la dette française détenue par la Banque de France pour le compte de la BCE, en la transformant en dette perpétuelle à taux zéro, voire de l'annuler. Il veut ainsi alléger le poids de la dette et dégager des marges pour investir, notamment dans la bifurcation écologique, sur un montant qu'il évalue à près de 600 milliards d'euros.
Le gain affiché est largement surestimé : l'argent dû à la Banque de France revient déjà en grande partie à l'État, et la banque centrale doit continuer à rémunérer les dépôts qui ont financé ces titres. Un gain réel existe pourtant : ne plus refinancer sur les marchés les titres arrivant à échéance pourrait économiser, selon notre estimation, jusqu'à une douzaine de milliards d'euros par an à terme.
Mais le stock officiel n'est que de 488 milliards et il baisse vite, la mesure suppose de réviser les traités européens à l'unanimité, et une hausse des taux sur le reste de la dette, dont l'ampleur est difficile à prévoir, pourrait suffire à effacer ce gain.
La France insoumise propose de geler ou d'annuler environ 18 % de la dette publique française (soit près de 600 milliards d'euros) détenue par la Banque de France pour le compte de la BCE, en la transformant en dette perpétuelle à taux zéro.
Alléger le poids de la dette publique
Détail du score
Opérationnalité & Moyens
Somme de 3 volets10/30
Juridique
Incertain documenté3/10
Budgétaire
Fragile1/10
Moyens humains
Solide8/10
Efficacité
Fragile6/30
Effets rebonds & Externalités
Fragile3/20
Degré de préparation
Fragile2/10
Alignement & Logique globale
Solide8/10
Irréaliste
0 à 19
Fragile
20 à 34
Partiellement fondé
35 à 54
Plausible sous condition
55 à 69
Solide et chiffré
70 à 84
Exemplaire
85 à 100
Le plafond d'opérationnalité est déclenché (volet jugé fragile : faisabilité budgétaire) : Opérationnalité & Moyens est limité à 10/30.
Voir comment nous notonsExtrait analysé
Sources publiques“La France insoumise propose de geler ou d'annuler environ 18 % de la dette publique française (soit près de 600 milliards d'euros) détenue par la Banque de France pour le compte de la BCE, en la transformant en dette perpétuelle à taux zéro.”
Le raisonnement complet
Mesure reformulée
Mise en contexte dans le programme
Contexte national
Contexte international
Analyse par critères
Opérationnalité & Moyens— 10/30Plafonné — faisabilité budgétaire
C'est le pilier budgétaire qui plafonne cette note à 10/30, malgré des moyens humains et administratifs sans difficulté. Sur le plan juridique, la mesure se heurte à l'interdiction du financement monétaire (article 123 du TFUE) et à l'indépendance de la BCE, mais une voie de révision des traités existe et est revendiquée par le candidat depuis 2018, même sans soutien identifié chez les partenaires européens : d'où un 3/10 en bas d'INCERTAIN plutôt qu'une impasse totale. Sur le plan budgétaire en revanche, le montant annoncé (près de 600 milliards) dépasse le stock réel détenu par la Banque de France (488 milliards), et le gain n'est pas une vraie ressource : les intérêts économisés par l'État seraient perdus à due concurrence par sa banque centrale, dont la marge sur ces titres est déjà négative de 12,6 milliards d'euros en 2025, d'où un 1/10 FRAGILE qui déclenche le plafond. L'exécution technique, elle, ne pose aucun problème (8/10 SOLIDE), mais les piliers ne se compensent pas entre eux.
Efficacité— 6/30
Le mécanisme ne tient pas pour l'objectif affiché de soutenabilité des finances publiques : selon un raisonnement établi par Blanchard et Pisani-Ferry, repris par la direction générale du Trésor, effacer une dette due à soi-même ne libère rien à l'échelle de l'ensemble État plus banque centrale, puisque les dépôts bancaires créés pour acheter ces titres restent dus et rémunérés à 2,50 %. Un gain réel existe pourtant sur le papier : ne plus refinancer sur les marchés les titres arrivant à échéance (environ 115 milliards par an) pourrait rapporter, selon notre estimation, jusqu'à une douzaine de milliards d'euros par an à terme, mais ce gain serait annulé par une hausse des taux de marché d'environ 0,4 point sur le reste de la dette, réaction probable des investisseurs. La variante d'annulation réduirait le ratio d'endettement affiché d'environ 16 points de PIB, mais c'est un effet de présentation plus qu'une amélioration réelle.
Effets rebonds & Externalités— 3/20
Le risque principal n'est pas traité par la mesure : une hausse de la prime de risque sur l'ensemble de la dette détenue par les marchés, déjà au plus haut niveau depuis 2002, pourrait coûter environ 3 milliards d'euros par an pour chaque dixième de point de hausse selon notre estimation, un problème potentiellement plus grave que celui que la mesure prétend résoudre. S'y ajoutent une Banque de France dont les fonds propres pourraient devenir fortement négatifs dans la variante d'annulation (7,7 milliards contre 488 milliards de titres), une moindre rentrée de recettes publiques via ses bénéfices, et un conflit ouvert avec les institutions européennes alors que la France est déjà en procédure de déficit excessif.
Degré de préparation— 2/10
Les modalités varient d'une déclaration à l'autre entre gel, dette perpétuelle et annulation, sans qu'aucune voie juridique précise ne soit décrite. Aucun gain budgétaire annuel n'est chiffré par le candidat, et le montant central qu'il avance (près de 600 milliards) dépasse déjà le chiffre officiel de la Banque de France (488 milliards au 30 juin 2026), un stock qui continue de baisser chaque semestre.
Alignement & Logique globale— 8/10
La mesure prolonge fidèlement les positions du candidat depuis 2020, de son blog d'avril 2020 jusqu'à l'amendement déposé par ses députés en octobre 2025, et s'inscrit dans la stratégie de rupture avec les règles européennes revendiquée par LFI depuis 2018. La seule limite tient à la cohérence d'ensemble du programme, qui suppose de continuer à emprunter massivement sur les marchés pour investir alors que la mesure risque d'en renchérir le coût, mais cet effet est déjà compté dans les effets rebonds et n'est pas pénalisé une seconde fois ici.
Longévité des effets
Impact temporel et sectoriel
Ce qui est établi
Ce qui est probable
Ce qui est discutable
Ce qui est inconnu
Angles morts et effets de bord
Verdict final
Ce qui tient : la mesure prolonge fidèlement une position défendue par le candidat depuis 2020, et il est exact qu'une partie importante de la dette française est détenue par sa propre banque centrale.
Ce qui ne tient pas : le gain affiché. Les intérêts et remboursements dus à la Banque de France reviennent déjà largement à l'État, qui devrait continuer à rémunérer les dépôts ayant financé ces titres : effacer cette dette libère beaucoup moins que le montant mis en avant, au mieux une douzaine de milliards d'euros par an à terme selon notre estimation, financés en pratique par de la création monétaire. Le montant cité par le candidat (près de 600 milliards) dépasse en outre le stock officiel de 488 milliards, déjà en baisse rapide. Juridiquement, la mesure se heurte frontalement aux traités actuels (interdiction du financement monétaire, indépendance de la BCE) : elle suppose de les réviser à l'unanimité des 27, une voie que le candidat revendique mais sans soutien identifié chez les partenaires européens.
Ce qui reste incertain : l'ampleur d'une possible hausse des taux sur le reste de la dette, difficile à prévoir, qui pourrait à elle seule effacer ce gain. L'analyse porte sur le gel en dette perpétuelle à taux zéro, dernière formulation du candidat ; la variante d'annulation améliorerait le ratio d'endettement affiché sans changer ces conclusions.
Sources utilisées
- Banque de France, « Précisions sur le programme de détention de la dette publique par la Banque de France », communiqué du 12 septembre 2026 : https://www.banque-france.fr/fr/communiques-de-presse/precisions-sur-le-programme-de-detention-de-la-dette-publique-par-la-banque-de-france
- Banque de France, « Comprendre les comptes annuels et les équilibres financiers 2025 », mars 2026 : https://www.banque-france.fr/system/files/2026-03/Comprendre-les-comptes-2025.pdf
- Insee, « À la fin du deuxième trimestre 2026, le ratio de dette publique s'établit à 119,0 % du PIB », Informations rapides n° 239 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/9053525
- BCE, Décisions de politique monétaire du 10 septembre 2026 : https://www.ecb.europa.eu/press/pr/date/2026/html/ecb.mp260910~314e508016.fr.html
- BCE, FAQ sur le programme PSPP (partage des risques) : https://www.ecb.europa.eu/mopo/implement/app/html/ecb.faq_pspp.en.html
- BCE, entretien de Christine Lagarde au Journal du Dimanche, 7 février 2021 : https://www.ecb.europa.eu/press/inter/date/2021/html/ecb.in210207~f6e34f3b90.fr.html
- Cour de justice de l'Union européenne, arrêt Weiss e.a., C-493/17, 11 décembre 2018 : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:62017CJ0493
- Direction générale du Trésor, « Annuler la dette détenue par la BCE, est-ce légal ? Utile ? Souhaitable ? », 30 novembre 2020 : https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2020/11/30/annuler-la-dette-detenue-par-la-bce-est-ce-legal-utile-souhaitable
- O. Blanchard et J. Pisani-Ferry, « Monetisation: do not panic », Bruegel, avril 2020 : https://www.bruegel.org/2020/04/monetisation-do-not-panic/
- Assemblée nationale, amendement n° I-1047 au projet de loi de finances pour 2026 (groupe LFI), octobre 2025 : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/amendements/1906A/AN/1047.pdf
- La France insoumise, proposition de résolution pour le rachat de la dette publique par la BCE et sa transformation en dette perpétuelle, 2020 : https://lafranceinsoumise.fr/niche-parlementaire-26-mars-2020/ppl-lfi-rachat-dette-publique-bce/
- Jean-Luc Mélenchon, « Comment annuler la dette pour redémarrer l'économie », blog, 7 avril 2020 : https://melenchon.fr/2020/04/07/comment-annuler-la-dette-pour-redemarrer-leconomie/
- De Facto, « Annuler une partie de la dette de la France ? La proposition de LFI face aux obstacles juridiques et politiques » : https://defacto-observatoire.fr/Medias/Factuel/Fact-checks/Annuler-une-partie-de-la-dette-de-la-France-La-proposition-de-LFI-face-aux-obstacles-juridiques-et-politiques/
- Le Conseil Patrimoine, « Dette publique : l'avis du gouverneur de la Banque de France sur la proposition Mélenchon », septembre 2026 : https://www.leconseilpatrimoine.fr/actualites/impots/pratique/dette-publique-banque-france-melenchon/
- Euronews, « France : le taux d'emprunt continue de grimper et atteint son plus haut niveau depuis 2002 », 1er octobre 2026 : https://fr.euronews.com/2026/10/01/france-le-taux-demprunt-continue-de-grimper-et-atteint-son-plus-haut-niveau-depuis-2002
- Dettedelafrance.fr, « Geler la dette détenue par la BCE : ce que propose Mélenchon » : https://dettedelafrance.fr/actualites/geler-la-dette-detenue-par-la-bce-ce-que-propose-melenchon
- Investir Mag, « Geler la dette publique : l'ambitieuse proposition de Jean-Luc Mélenchon », 1er septembre 2026 : https://www.investirmag.fr/geler-la-dette-publique-lambitieuse-proposition-de-jean-luc-melenchon/
- La France insoumise, texte programmatique « L'Avenir en commun, en Europe aussi ! », novembre 2018 : https://lafranceinsoumise.fr/2018/11/28/vote-sur-le-texte-programmatique-lavenir-en-commun-en-europe-aussi/
- Institut Rousseau, A. Peters, « Traitement comptable d'une annulation de la dette publique détenue par une banque centrale », avril 2021 : https://institut-rousseau.fr/publications/traitement-comptable-dune-annulation-de-la-dette-publique-detenue-par-une-banque-centrale
- Tribune « Annuler les dettes publiques détenues par la BCE pour reprendre en main notre destin » (N. Dufrêne, L. Scialom, J. Couppey-Soubeyran, G. Giraud et al.), La Libre, 5 février 2021 : https://www.lalibre.be/debats/opinions/2021/02/05/annuler-les-dettes-publiques-detenues-par-la-bce-pour-reprendre-en-main-notre-destin-VTXEUXNNXJHWTMH4QQQF4LI3QQ/
Élevé sur l'obstacle juridique, le stock officiel détenu par la Banque de France et le mécanisme comptable qui rend le gain consolidé faible, tous établis par des sources primaires. Moyen sur les estimations chiffrées de l'analyste (gain lié au refinancement, coût d'une hausse des taux), qui dépendent d'hypothèses de taux. Moyen aussi sur la formulation exacte de la mesure, connue surtout par des comptes rendus de presse de ses déclarations récentes.
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